29 mars 2025 | Temps de lecture : 5 minutes

Le poison de la défiance

La défiance. Lorsque l’on se penche sur le monde complotiste, un sentiment se dégage, un vertige. La remise en question systématique de tout, tout le temps. L’extrême droite est un complotisme ; une expression dans le champ politique de ce vertige, une expression violente, une exploitation des angoisses de l’époque. Ce sentiment qui nous traverse est la somme d’inquiétudes, d’appréhensions et d’incompréhension face à un rouleau compresseur dont la fonction est de remettre en question ce qui fait consensus.

Ce rouleau compresseur est la défiance, antonyme de confiance.

Commençons par dresser ce constat : l’humain est un être politique, il vit à travers le politique, ce lien qui formalise les rapports entre les être dans une société. Continuons avec cet autre constat : l’humain respire le politique, autant qu’il rejette la politique. Un paradoxe se profile.

On ne pas se fâcher, ne parlons pas politique. Pour satisfaire aux exigences de la vie apaisée dans une société en tension, il est de bon ton de faire semblant de se rassembler derrière cette bannière. Quand nous perdons le déterminant à politique, la nuance laisse la place à la défiance. Tout ça, c’est pareil. Tous pourris, tous les mêmes. Pourtant, le pouls de la cité bat au travers de ces discussions, discussions qui stigmatisent ce monde politique. Paradoxe.

La nuance éteinte, il ne reste que la suspicion et rancœur.

Le besoin de confiance en politique

Parce que ce dont nous ne parlons jamais mais qui est essentiel, c’est la confiance. Si le politique est l’inévitable, l’omniprésente discussion des rapports de pouvoir dans une société, la politique est l’organisation de ce pouvoir. Nous vivons en démocratie, c’est ainsi qu’est organisé notre système politique. Si la question ne se pose pas dans un régime autoritaire, la démocratie, c’est une histoire de confiance.

Pour poser un cadre, pour garantir le contrat social (comme le formulait Rousseau), il faut des institutions adaptées. Le mot clé est garantie. La loi n’est pas forcément juste, mais si toutes les institutions en garantissent l’application et l’égalité devant cette loi, alors il y a un rapport de confiance qui s’instaure. Ces institutions, ces gardes-fous, sont souvent mal connus. Et reconnaissons-le, souvent très complexes.

Là où le bât blesse, c’est quand la confiance s’étiole, quand ce lien s’abîme, se détériore jusqu’à se briser.

Briser la confiance

Il y a essentiellement deux vecteurs qui créent la défiance : la personnification et l’impuissance.

Macron démission ! Le problème de la personnification relève du glissement, d’une lutte contre une idéologie, contre des pratiques à une personnalité bien particulière, désignée comme cause de tous les problèmes. Se focalisant sur celui qui en général concentre les pouvoirs, l’opposition (légitime) devient alors défiance. Seule la chute de la personne peut amener un changement vers un mieux fantasmatique ; ce discours qui fonctionne pour un régime autocratique, comme avec la dynastie Assad, ne fonctionne pas dans une démocratie.

Ainsi, il est de bon ton de déformer le récit de cette démocratie. Qui a oublié le « Dictature socialiste » de La Manif Pour Tous !?

Le même mécanisme pervers revient régulièrement dans les discours complotistes et d’extrême droite. C’est même l’un des points de l’ur-fascisme. Tout le politique est personnifié, sus au matérialisme, aux rapports de force, aux antagonismes de classe, aux rapports de domination. Tout est à la faute des autres, de l’étranger, du cosmopolite, des bobos et des cassos, des Juifs et des arabes, de ces politiques corrompus. Le problème, c’est l’Autre.

La dérive inévitable est une recomposition selon l’adage « l’ami de mon ennemi est mon ami ». Nous pouvons l’observer avec l’anti-macronisme par exemple. La détestation du président (rejet que nous partageons également en tant que collectif) est telle que pour certains, simplement s’y opposer est un signe de reconnaissance. Tout ce qui s’oppose à lui est bon. Trump, Poutine, le RN…

L’impuissance, poison social

Le second ressort déterminant dans la défiance est un sentiment qui peut être, lui, assez légitime : l’impuissance.

Lutter sur le plan politique et se heurter à l’inertie d’une machine qui nous dépasse crée un sentiment d’injustice. Parler de patience face à l’urgence peut même se révéler insultant.

Pourtant, ce n’est que collectivement que nous pouvons établir un rapport de force. Là encore, comme pour la personnalisation, c’est un effet de l’atomisation des individus dans une société. Ce sentiment d’impuissance, dans un environnement qui valorise la puissance, l’empowerment, au travers de discours méritocratiques, entraîne une dissonance comme un effet mécanique.

Alors, si l’injustice et l’impuissance sont la norme, c’est le système qui est pourri jusqu’à l’os. Ainsi naît la défiance.

photo gilet jaune rtfrance
Les gilets jaunes, un espace/temps propice à la défiance

Toutes les injustices ne créent pas forcément de la défiance, elles viennent nourrir un écosystème, alimenter un récit de rupture du contrat social. Les contrôles au faciès créent ce sentiment d’injustice, tout comme l’échec du mouvement des gilets jaunes qui n’a rien obtenu. Tous ceux qui ont vécu ces moments là n’ont pas basculé dans le complotisme, bien évidemment. Mais la défiance est bel et bien là, comme un poison qui se répand.

Les conséquences de cette défiance

Cette rupture de la confiance n’entraîne donc pas nécessairement une rupture totale avec le corps social. Voyons cela plutôt comme un phénomène qui accompagne l’atomisation de l’individu. Isolement et défiance, deux mamelles de l’échec du collectif, terreau fertile d’un politique vicié.

Cette défiance là est la remise en question de tout, tout le temps, partout. Aucune demi-mesure, aucune nuance. Ici est le complotisme, dans ce temps et cet espace de suspicion. Nous avons alors une sorte d’hyper-défiance, rejetant tout progrès social, et embrassant la réaction au nom de la vérité dissimulée par les élites corrompues, et cætera.

Ainsi, l’abbé Augustin Barruel passa 30 ans de sa vie à dénoncer la Révolution française comme un complot des francs-maçons et des Juifs. La rigidité du jésuite s’oppose au progressisme des Illuminati et des loges francs-maçonnes, désigné comme subversion, tout en charriant un vieil imaginaire antisémite. Tout ça pour sauver l’Église. Désolé les complotistes de Twitter, vous n’avez rien inventé ! Le deep state était déjà dans la logorrhée barruelienne.

Tout comme cette même défiance a nourri l’antiparlementarisme des ligues qui tenteront le coup de force en 34 en comptant sur la frustration des Croix De Feu, ces anciens combattants qui vivent mal l’oubli, et ces militants antisémites, royalistes ou fascistes, qui veulent en finir avec le Juif Blum.

La même matrice mène aujourd’hui à développer un rejet de la médecine moderne. Les raisons sont variées, c’est la défiance qui sert de liant à ces théories si différentes ; de l’empoisonnement de la population à la défense d’une liberté floue. Le refus de la vaccination n’a rien de nouveau, au contraire. La défiance post-covid mutera en défiance politique.

Les formes évoluent un peu, le fond reste le même, la défiance nourrit le rejet du progrès.

Un récit plus sympa

Il ne faudrait pas non plus exonérer le monde politique de toute responsabilité dans cette défiance. Il y a de bonnes raisons de critiquer notre organisation sociale, économique, politique. C’est même un réflexe sain dans une démocratie. La concentration des médias est problématique en soi, par exemple.

L’exemple du macronisme est pertinent. Le récit proposé par l’actuel président était celui d’une société civile à l’œuvre, ni de droite, ni de gauche. Prendre les meilleurs pour faire le bien. La suite de l’histoire, nous la connaissons. Ce centre est devenu extrême, capable (et coupable) d’une répression violente, et incapable d’opposer autre chose que le cercle de la raison à l’inexorable montée de l’extrême droite (tout en inventant une extrême gauche qui n’existe pas). Emmanuel Macron centralise les critiques, mais il a crée les conditions de cette personnification.

Les promesses ont fait long feu. La confiance se réoriente vers d’autres récits plus séduisants, simplistes, qui donnent des réponses et des coupables. Des récits qui n’en font qu’un, un méta-récit complotiste et antisystème où il suffit d’y adhérer pour en être, sans autres conditions. Un luxe dans un monde où l’atomisation a fait des ravages.

Quant à nous, il nous appartient de faire revivre notre récit, de le ré-enchanter ; un récit où même si rien n’est simple et tout est fragile, le collectif est central, pour un progrès juste et équitable, pour construire ensemble de la confiance.

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