02 avril 2025 | Temps de lecture : 8 minutes

Flying to the moon

Vers l’infini et au delà

Flying to the moon. Le

Un tel exploit devait entraîner de grandes conséquences. La guerre froide prend un tournant ce jour là, l’Union Soviétique battue dans la course à l’espace. Marcher sur la Lune est un événement si important qu’il continue des décennies plus tard à agiter la complosphère. Parce que c’est loin, que personne n’y est retourné récemment malgré les moyens techniques disponibles aujourd’hui… et parce que pourquoi pas. C’est aussi ça le complotisme, renchérir.

Comme le disait la philosophe : 

« Viser la LuneÇa me fait pas peurMême à l’usureJ’y crois encore et en cœurDes sacrificesS’il le faut, j’en feraiJ’en ai déjà faitMais toujours, le poing levé »
Amel Bent, Ma philosophie
Bien évidemment, la pop culture n’est pas en reste et se régale à nous proposer des objets traitant de la Lune. Oui. Mais pas de n’importe quelle façon.
affiche film to the moon C’est ce que nous allons voir aujourd’hui.

Précisons tout de même que nous parlerons de ces objets cinématographiques sans donner d’avis sur l’aspect qualitatif (ou presque). Certaines de ces productions souffrent de quelques défauts, mais l’essentiel n’est pas là.

Cet article est garanti sans spoiler/divulgâchage.

To the moon est avant tout une comédie romantique

Un peu marrant, un peu mielleux. To the moon (ou Fly me to the moon pour le titre US, inspiré par la chanson popularisée par Franck Sinatra en 1964) est une comédie romantique sortie en juillet 2024. Avec un casting de stars, l’aide la Nasa et une production assez honnête, le film n’est pas désagréable à regarder, quoique la trame soit assez entendue. Mais ce n’est pas l’aspect romantique (pour une fois) qui a fait frétiller les DBK dans ce cas précis :

Chargée de redorer l’image de la NASA auprès du public, l’étincelante Kelly Jones, experte en marketing, va perturber la tâche déjà complexe du directeur de la mission, Cole Davis. Lorsque la Maison-Blanche estime que le projet est trop important pour échouer, Kelly Jones se voit confier la réalisation d’un faux alunissage en guise de plan B, et le compte à rebours est alors vraiment lancé.

Mais sinon, c’est bien ?

Très vite, nous identifions trois thèmes de fond qui vont venir nourrir la trame scénaristique.

Le féminisme

Dans une Amérique paralysée par un prétendue péril woke, parler de féminisme n’est pas chose aisée. L’une des astuces qui revient régulièrement dans les productions américaines ces dernières années, c’est de transposer les préoccupations de l’époque dans une autre. C’est ce que fait ce film en dressant un personnage de femme qui ne s’en laisse pas conter dans des 60’s très misogynes.

À noter que d’autres productions ont fait ce choix, sous formes de séries avec Lessons in Chemistry qui adapte le roman La brillante destinée d’Elizabeth Zott (2022) et Mrs America qui narre le parcours de la conservatrice Phyllis Schlafly, celle qui réussit le prodige de faire passer Trump pour un type modéré.

Splendeur et misère du héros américain

La quête de l’espace est un moment charnière. To the moon se repose sur tout un corpus de représentations des pionniers, mais aussi des anciens combattants. On déconne pas avec ça aux ‘stazunis ! Enfin… c’est important, mais beaucoup de films n’oublient pas de rappeler le traitement des vétérans à leur retour au pays (Rambo pour commencer, le premier, pas les autres). C’est le cas du personnage de Cole Davis, directeur de la mission et aussi un vétéran de la Corée.

Mais c’est surtout du côté de L’étoffe des héros (1983) qu’il faut regarder, les pionniers de l’espace sont aux 60’s ce que sont les pionniers du Grand Ouest dans l’imaginaire collectif. Plus récemment, Space cowboys ou Apollo13 montrent bien la NASA sous cet aspect héroïque, mais avec des nuances. Enfin, la série For all mankind, malgré le choix narratif qui va à l’encontre de ce qui raconté ici, met particulièrement en lumière ces parts de lumière et d’ombre de l’aventure spatiale.

Le mythe de l’alunissage filmé

Enfin, nous y voilà ! La CIA, terrifiée à l’idée d’un foirage en direct devant 2 milliards de téléspectateurs aurait commandé une vidéo de secours. Pour le bien de l’Amérique, of course ! Opération secrète et tutti quanti ! Des espions bêtes et méchants manipulent la vérité, sur le dos d’ingénieurs un brin caricaturaux, par le biais d’une publiciste à l’éthique discutable. Rien de neuf.

Ici, c’est donc un studio clandestin pour tourner l’alunissage, une approche méta dont Hollywood raffole, filmer ceux qui font des films. Une mise en abîme de l’époque où l’histoire est constamment remise en question.

Un film parle toujours de son époque plus que de celle qu’il veut représenter. C’est comme ça que l’on doit analyser un récit. De ces trois thèmes, c’est surtout le dernier dont nous allons parler ici. Parce que, que l’on ait apprécié ou pas le film, un constat s’impose, la Lune est revenue sur le devant de la scène.

Les films sur la Lune

Justement, des films sur la Lune, il y en a eu quelques uns ces dernières années.

Moonwalkers

Sorti en 2015, Moonwalkers exploite la même idée, mais sur un ton bien plus potache, jouant sur le fait qu’ont coexisté au même moment la CIA et ses méthodes brutales, et le mouvement hippy. 1969, on est en plein dedans. C’est de loin le film le plus proche de To the moon dans le sujet traité.

The moon

The moon est un film coréen en 2023. Plutôt classique sur la forme, il a d’intéressant ici de montrer un autre point de vue que celui des américains qui se sont attribués le monopole de la question, mais dans l’imaginaire que dans les faits. La Corée du Sud se pose ici en alliée des américains, des alliés pas dupes et qui ne s’en laisseront pas compter. Pas de remise en question d’un alunissage, au contraire, mais un rappel que pour certains la course existe toujours.

Concrètement, la Chine pourrait bien être la seconde nation à poser le pied sur la Lune.

Iron sky 1 & 2

Plus potache, tu meurs ! Les nazis se sont réfugiés sur le Lune et préparent le retour du Reich. Cependant, comme nous le verrons après, il existe une vraie théorie complotiste qui repose sur la présence de nazis sur la Lune.

Et récemment, de Moon à Ad Astra, la Lune est un élément familier du décor dés que l’humain met un orteil en dehors de not’ bonne vieille planète terre. la tonalité complotiste est une trame qui fonctionne avec fibre facétieuse des cinéastes.

Théories dans la Lune

Alors concrètement, de quoi nos complotistes causent ? Et surtout, pourquoi on en parle aujourd’hui ?

Retourner sur la Lune, le projet Artemis

Si la Lune est donc au centre de l’univers de nos préoccupations, c’est déjà parce que lors de son premier mandat, l’agent orange a annoncé que les USA retourneraient sur le satellite de la terre. C’est le projet Artemis. Dans l’Amérique des années 2000, le projet n’était pas du tout une priorité, Obama enterre le projet Constellation en 2010.

Un autre pays ne chôme pas et a de grandes ambitions, la Chine qui lance son programme lunaire en 2004. Et les dirigeants chinois ont un désir, damer le pion aux américains en retournant sur la Lune avant eux. Hors de question pour Trump qui relance la machine.

Dans le fond, Trump s’en fout. Il voyait déjà jusque Mars en 2020, c’est encore plus le cas depuis qu’il s’est attaché Elon Musk à ses côtés.

Mais il y en a un autre qui vit encore dans les vapeurs de la grandeur soviétique, c’est Vladimir Poutine. Cette histoire de Lune, l’homme à la tête de la Russie l’a en travers de la gorge. En 2015 déjà, il remettait en question l’idée que les américains aient pu poser le pied sur la Lune. En 2023, il en remettait une couche (en utilisant un service de Google, le comble !).

Rappel des théories complotistes

la Lune, c’est beaucoup de fantasmes. L’une des plus anciennes théories date de 1835, c’est le Great moon hoax, qui met en scène des habitants de la Lune. Jules Verne tirera un roman de notre satellite, Méliès, un film. L’espace est un nouvel horizon pour les aventuriers. Jusqu’à Silvano Trotta, la théorie de la Lune creuse fait florès. Elle serait habitée par les Sélénites. De la SF, on bascule chez certains dans le complotisme, un secret caché par des élites corrompues.

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Flying to the nazi’s moon

Bon, tout ça c’est bien, mais c’est assez farfelu. Le mieux serait tout de même d’avoir quelques nazis. Justement, figurez-vous que cette théorie existe. La défaite annoncée, le IIIème Reich aurait tenté d’assurer sa survie en migrant sur un astre plus accueillant que cette planète terre où ils sont définitivement incompris. Tous les fantasmes autour de l’opération Paperclip (qui ont emmené les savant nazis à développer la fusée… qui ira sur la Lune), pèsent en ce sens.

Et bien évidemment, la théorie la plus populaire est tout de même celle du « non alunissage ». Les américains auraient menti, pour des raisons qui se discutent encore (parce qu’ils ne sont jamais allés sur la Lune ou qu’ils y sont allés mais n’ont pas pu filmé, ou peu importe). À côté de la Lune creuse ou des nazis, le non alunissage est une théorie moins capillotractée mais pas moins fumeuse. Par effet contraste, elle gagne en plausibilité, mais ce n’est pas comme ça que ça fonctionne.

Nous pourrions opposer à cette théorie que la sonde LROC a pris des photos du LEM en 2009. Mais est-ce que cette sonde n’est pas elle-même un complot ? Est-ce que la Lune existe vraiment ? Ha !

Opération Lune

Stupeur sur Arte ! En 2002, la chaîne diffuse un documentaire inédit, des preuves du non alunissage. Ce qui y est révélé est imparable, les officiels se succèdent, Rumsfeld, Kissinger, des anciens de la CIA et de la NASA.

Sauf que tout ça était faux, Opération Lune est un canular, un documenteur de William Karel, documentaliste expérimenté. Le résultat est hilarant, rappelant par moment quelques perles post-situ ou les détournements du genre de La classe américaine. Malgré le vernis de plausibilité, plus nous avançons dans le canular, moins c’est crédible. Et c’est drôle.

Oui, mais. Soyons réaliste, le film sort à un moment charnière, structurant pour le complotisme moderne.

Ce film a été diffusé pour la première fois quelques mois après le 11 septembre 2001, alors que s’amorçait le délire révisionniste niant les attentats. En 2018, l’ironie est toujours là, parfois renforcée : réentendre aujourd’hui Donald Rumsfeld justifier en riant le mensonge d’Etat — lui qui, deux ans plus tard, inventera une menace d’armes de destruction massive pour envahir l’Irak — fait carrément froid dans le dos.
Telerema

« Je n’ai aucun regret », enchaîne le cinéaste, qui est toujours régulièrement invité à participer à des conférences sur la mission d’Apollo 11. Mais William Karel le reconnaît aussitôt : « Aujourd’hui, avec la folie des fake news sur Internet, je ne le referais pas. »
L’incroyable histoire d’«Opération Lune», le «documenteur» français qui a bluffé tout le monde – Le Parisien – 2019

Il est difficile d’imaginer que quelqu’un le prenne au sérieux, à moins d’être déjà convaincu du « Moon hoax », à l’image d’une Marion Cotillard en roue libre dans l’émission de Thierry Ardisson, animateur qui a tant fait pour la banalisation du complotisme.

Deux récits qui s’affrontent

De quoi est-il question dans To the moon ? Ou plutôt que raconte cette remise en question de la mission Apollo ?

capture james bond tournage moon
Les diamants sont éternels – 1971

Deux récits s’entrechoquent : d’une part, la gloire de l’Amérique, une réussite nécessaire à sa splendeur, une des clés de son impérialisme. Apollo est le récit du héros américain, de l’aventurier primitif, l’espace a remplacé la conquête de l’ouest.

D’autre part, c’est un récit de défiance : à l’égard de l’Amérique, de ses institutions. Un récit paradoxal qui aspire à retrouver une gloire de l’Amérique (car oui, c’est un récit américain à travers une vision occidentale), mais une gloire authentique. Ce récit composite repose sur une fibre profondément décliniste. Et si aller sur la Lune n’est pas un paroxysme de la réussite américaine, C’est à se demander de quand date cette gloire…

chat lune
Personne ne vous entendra miauler dans l’espace.

L’alunissage n’est pas le résultat de la post-vérité. Au contraire, c’en est une des origines, un élément fondateur qui a amené la séquence de la dernière décennie. Cette conviction complotiste qui a maintenant 50 ans est l’un des poisons qui a fait naître cette pratique contemporaine de ces « faits alternatifs ».

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